Au sein de LACES, Mouhamed Gueye a analysé la modernisation des daara et l'institutionnalisation des écoles franco-arabes au Sénégal.
L'Essentiel : Au sein de LACES, Mouhamed Gueye a analysé la modernisation des daara et l'institutionnalisation des écoles franco-arabes au Sénégal.
Mouhamed Gueye, chercheur·e au sein de LACES (Université de Bordeaux).
Thèse soutenue en 2025 à l'école doctorale Sociétés, Politique, Santé Publique.
Référencée dans le réseau ABES/STAR, cette thèse répond aux critères de rigueur de l'enseignement supérieur français.
L'éducation islamique au Sénégal est à un tournant décisif, un moment charnière où les choix faits aujourd'hui auront des répercussions sur les générations futures. Les réformes engagées depuis les années 2000, notamment à travers le Programme d’Amélioration de la Qualité et de l’Équité de l’Éducation de Base (PAQEEB), visent à moderniser les daara, ces écoles coraniques traditionnelles qui ont longtemps été le pilier de l'éducation islamique dans le pays. Cependant, ces initiatives, bien que soutenues par l'État et des partenaires internationaux, révèlent des résultats contrastés. Pourquoi, après deux décennies, les effets de ces politiques demeurent-ils partiels et parfois même contradictoires ?
Les enjeux sont multiples et complexes. D'une part, l'État sénégalais semble privilégier l'intégration des écoles franco-arabes dans le système éducatif public, perçues comme plus facilement contrôlables et conformes aux standards éducatifs internationaux. Ce choix soulève des questions cruciales sur l'autonomie des acteurs religieux et la place des daara traditionnels dans le paysage éducatif. En effet, les maîtres coraniques, souvent méfiants envers les réformes imposées, se retrouvent dans une position délicate, tiraillés entre la nécessité de modernisation et la préservation de leur héritage culturel et religieux.
Par exemple, de nombreux maîtres craignent que l'intégration des daara dans le système éducatif formel ne dilue l'enseignement des valeurs islamiques fondamentales. Ils redoutent que les programmes scolaires ne soient trop influencés par des idéologies occidentales, éloignant ainsi les élèves de leurs racines spirituelles. Cette tension entre tradition et modernité est palpable dans de nombreuses communautés, où les parents hésitent à choisir entre une éducation islamique traditionnelle et une éducation moderne, souvent perçue comme plus lucrative sur le marché du travail.
D'autre part, une dynamique de modernisation « par le bas » émerge, illustrant la capacité d'adaptation des acteurs locaux. Des initiatives privées, portées par des maîtres coraniques eux-mêmes, répondent à une demande croissante pour une éducation hybride qui combine enseignement religieux et compétences pratiques. Ces daara modernisés attirent des familles de classes moyennes et de la diaspora, désireuses d'offrir à leurs enfants une éducation de qualité tout en préservant leur identité culturelle. Cependant, cette évolution engendre également des fractures socio-économiques, car l'accès à ces nouvelles formes d'éducation peut être limité par des considérations financières.
La privatisation partielle de l'éducation islamique échappe au contrôle de l'État, ce qui pose la question de l'équité d'accès à l'éducation. Les familles les plus pauvres, qui dépendent encore des daara traditionnels, risquent d'être laissées pour compte dans cette course à la modernisation. Ainsi, le fossé entre les différentes classes sociales pourrait se creuser, exacerbant les inégalités déjà présentes dans le système éducatif sénégalais.
La recherche de Gueye met en lumière la complexité des interactions entre l'État, les bailleurs internationaux et les acteurs éducatifs islamiques. Les réformes éducatives ne sont pas de simples programmes techniques, mais des processus politiques où se confrontent logiques étatiques, influences internationales et résistances locales. La dépendance financière extérieure et l'insuffisance d'infrastructures sont des freins majeurs à la mise en œuvre efficace des réformes. Par exemple, de nombreux daara manquent de ressources matérielles et humaines pour répondre aux exigences des nouvelles normes éducatives, ce qui limite leur capacité à évoluer.
Les résultats de cette étude soulignent la nécessité d'une réflexion approfondie sur l'avenir de l'éducation islamique au Sénégal. Comment concilier modernisation et respect des traditions ? Quel rôle pour l'État face à des acteurs religieux de plus en plus autonomes et innovants ? Ces questions méritent d'être posées et débattues pour envisager un système éducatif inclusif et équitable. Il est essentiel de trouver un équilibre entre les exigences de la modernité et la richesse des traditions, afin de garantir une éducation qui soit à la fois pertinente et respectueuse des valeurs culturelles et religieuses du Sénégal. En fin de compte, l'éducation islamique au Sénégal doit évoluer tout en restant ancrée dans ses fondements, pour préparer les jeunes générations à relever les défis du monde contemporain tout en honorant leur héritage.
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Sources et accès
Mouhamed Gueye. Politiques éducatives et enseignement islamique au Sénégal : analyse de la modernisation des daara et de l’institutionnalisation des écoles franco-arabes. Education. Université de Bordeaux, 2025. Français. ⟨NNT : 2025BORD0385⟩. ⟨tel-05450861⟩
